Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France ouvrit tout grand les bras aux immigrés, invitant à la tâche et à la chaîne, ces travailleurs bon marché et robustes capables de construire les routes sur lesquelles s’avançait fièrement la réussite économique des « trente glorieuses ». Mais chaque vague a son reflux. Combien à être restés sur cette grève ingrate qui fait face à l’autre côté de la Méditerranée, écartelés entre ces deux rivages, seuls et aujourd’hui vieux ? Trop français désormais pour retourner là-bas, trop étrangers ici pour être considérés comme vraiment français, ces fantômes familiers, ces ombres solitaires se laissent encore voir par qui sait regarder. Nasser Djemaï, qui a puisé la matière et les mots de ce spectacle dans ses souvenirs familiaux et de nombreux entretiens, a voulu redonner à ces Chibanis (cheveux blanc en arabe), avec respect et pudeur, la fierté et la noblesse qui leur revient de droit. Avec humour aussi, car le bonheur des mots sait bien souvent prendre sa revanche, ne serait-ce que le temps d’un repas de famille, sur la dureté de la vie. Il y a celui-ci, attablé dans un café, solitaire et un peu trop endimanché. Celui-là, debout des heures durant à regarder, silencieux et concentré, le travail d’une pelle mécanique sur un chantier qu’ignorent tous les passants pressés. Il y en a tant d’autres, que les indicateurs économiques ne repèrent plus, parce qu’ils sont trop vieux, parce que leur pouvoir d’achat est nul, et sur les genoux desquels, « à la place des enfants », il faut s’asseoir pour se souvenir et entendre ce que fut leur vie et ce que sont devenus leurs rêves. Eux aussi ont des histoires merveilleuses à raconter.
